La France de Coluche – Nouvel Obs novembre 1980

Le 19 novembre 1964 paraissait le premier numéro du « Nouvel Observateur ». Notre hebdomadaire fête donc ses 60 ans cet automne. L’occasion de lire ou de relire 60 de ses articles les plus remarqués, un par année d’existence. Aujourd’hui, le récit du journaliste Guy Sitbon, publié le 17 novembre 1980, sur la candidature tout juste annoncée de Coluche à l’élection présidentielle de 1981.

La France de Coluche

Par sa seule présence, le plus populaire comique français veut prouver que l’élection présidentielle est une farce. C’est l’idée sérieuse qui se cache sous sa candidature et qui fait son succès. Auprès de qui ?

Au départ, c’était comme l’amorce d’un sketch. Coluche était dans son pavillon du parc Montsouris, au rez-de-chaussée, dans la salle de café qui lui sert de living et de bistrot. Tranquille, il bavardait avec des copains. Quelqu’un venait de lui dire : « Tu ne vas pas aller voter pour ces guignols ? »

Son plus grand défaut, c’est de ne jamais répondre « d’accord » même s’il est d’accord. « Oui », un mot qui ne lui vient jamais à l’esprit. De cette lacune dans son éducation est né le drame. « Moi, pas voter ? Un peu que je vais voter ! Je vote abstentionniste. Et je suis plus fidèle à mon parti que Marchais. Je suis le roi, je suis le président, plus, je suis le candidat des abstentionnistes. »

C’était parti. Le lendemain, la nouvelle grésillait sur tous les télex d’agence : Coluche candidat. Le soir même, il se commandait une écharpe tricolore. A la fin du spectacle, au Gymnase, il passe une queue-de-pie sur sa salopette, l’écharpe par-dessus et la salle debout trépigne « Coluche président ! Coluche président ! » Jusqu’à l’essoufflement général. C’est le seul des candidats qui fait salle comble tous les soirs. « Chez moi, les entrées sont payantes. Et chères », fait-il remarquer.

« Moi, je suis le semeur de merde » : en 1980, la candidature de Coluche à la présidentielle racontée dans « le Nouvel Obs »

Une affiche – sosie de l’Appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle – est imprimée : « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les Arabes, les Français… à voter pour moi. TOUS ENSEMBLE POUR LEUR FOUTRE AU CUL. »

D’une minute à l’autre, toute une France qui se tenait à l’écart des élections ouvre l’œil. « Avant Coluche, j’avais peur de mourir d’ennui ou de dégoût, avec ces présidentielles. Maintenant, on a au moins une chance de mourir de rire », dit un biologiste de trente-cinq ans, ancien gauchiste. A l’autre bout, le cafetier d’en bas (boulevard de Vaugirard) est excité comme une puce : « En voilà un au moins qui va leur dire leurs quatre vérités, à tous ces pourris de la politique. » Bien sûr, il est allé le voir au Gymnase. « C’est un type qui a pas froid aux yeux. Il faut voir ce qu’ils prennent tous tant qu’ils sont, il y en a pas un pour racheter l’autre. »

« J’aime bien rire mais… »

Deux grands journaux se mettent à sa disposition : « Charlie-Hebdo » et « Libération ». Partis très loin après 68, ils en sont revenus. Coluche, dans son spectacle, dit à peu près la même chose que ce qu’ils écrivent. « Pendant trente ans, j’avais été pour les Viêtnamiens qu’on allait faire chier ; dès qu’ils ont été libérés, ils ont envahi le Cambodge. J’avais pas l’air con, tiens !… » En bon soixante-huitard, il raconte (pour s’en moquer) les manifs de Mai, les bombes qui piquaient les yeux, les slogans qu’il trouve aujourd’hui complètement débiles. « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! », alors que c’est le contraire qu’il fallait gueuler : « Ce n’est qu’un combat, continuons le début ! » Et, puisque le début n’a pas continué : « Je me fous de tout ça. J’arrive pas à m’intéresser à ça. Il y a pire, j’ai pas honte de pas m’y intéresser. »

A « Libération », on est ravi que sa campagne ait un écho. A l’Elysée, on pense que « le message de Coluche est bien passé ». Un « homme du président » : « Coluche joue un numéro de démystification de la politique. Les gens se rendent ainsi mieux compte que les petites querelles pour le pouvoir sont mesquines. Le président apparaît au-dessus de ce tumulte dérisoire, celui qui doit faire face à la terrible réalité et qui prépare l’avenir comme dans son discours d’Autun. »

Au parti communiste, le porte-parole du comité central répond aux questions avec des cailloux : « Puisque je vous dis que ça ne nous intéresse pas. » En fait, selon un politologue, le parti communiste est fou de joie de voir se multiplier les candidatures marginales. Brice Lalonde, Garaudy, Laguiller, autant de voix enlevées à Mitterrand. Tous les marginaux sont bons, sauf Coluche. S’il allait jusqu’au bout il serait le candidat des bistrots… Il parle de son père ouvrier, du chômage : il risque d’enlever des voix à Marchais. Le Colonel-Fabien tirera sur tout ce qui ressemble à Coluche.

Pour une fois, ils sont d’accord avec les socialistes. Jean Poperen, proche de Mitterrand, est indigné : « Des gens se sont battus longtemps pour conquérir des institutions démocratiques. Je suis écœuré de les voir galvaudées. Coluche ? C’est bon pour Giscard, c’est bon pour les adversaires de la démocratie. Moi aussi, j’aime bien rire mais la lutte politique n’est pas une plaisanterie. C’est la vie des gens. Il y en a qui en meurent. On n’en rit pas. Les gens sont déçus ? Qu’ils agissent pour que ça s’arrange. »

Coluche répond : « La seule fois où j’ai voté de ma vie, c’était pour Mitterrand, en 1965. J’avais vingt et un ans. Après quinze ans, on sait très bien qu’on a été arnaqué. J’ai cru à l’unité de la gauche. La gauche perd toujours sous prétexte qu’ils s’entendent pas, je trouve que c’est un petit peu casse-couilles, hein ! C’est comme un acteur qu’on aime bien. S’il faisait que des mauvais films on finirait par plus aller le voir. Mitterrand, pour nous montrer sa gueule une troisième fois, il faut vraiment qu’il le veuille, le pouvoir. Ça porte un nom de maladie, ça. »

Brice Lalonde, c’est la même chose, il veut être ministre, il le sera, Giscard l’appellera. Ils ont tous des raisons de mentir. « Moi, je suis le semeur de merde. » Marchais et Mitterrand sont contre lui « parce qu’ils veulent pas que je sois sur le terrain, là où ils font pipi ». Les politiciens sont complices même si apparemment ils s’opposent. La gauche ne dénonce pas toutes les dégueulasseries de la droite parce qu’un jour elle voudra en faire autant. Il y aurait de quoi dire. Les contraventions, par exemple. Il y a, disons, cent cinquante mille voitures à garer. Il y a soixante-quinze mille places de garage. Immanquablement, ils vont nous coller soixante-quinze mille contraventions. « On est baisé comme pas permis. » Contre les flics : « L’année dernière, j’ai fait le compte : les flics ont tué plus que les gangsters. Personne ne le dit. Ça les arrange tous. Que les flics en trop deviennent pompiers. »

Contre l’Etat : « C’est pas le patron l’ennemi, c’est l’Etat. Si on est trois copains plombiers, qu’on veut monter son affaire, on peut pas à cause des taxes et le reste. On a essayé dans le théâtre, on a été soufflés par les impôts, la Sécurité sociale. »

La pagaille des entreprises nationalisées : « Je devais remonter mon camion en train : six mille francs. Par un transporteur privé : trois mille francs ; c’est pas normal. »

Les politiciens nous trompent : « Ils disent qu’ils vont arranger ça. Ils arrangent mes couilles. »

Ce langage a plu. Nicoud, le porte-parole des petits commerçants, a adoré : « J’apporte mon soutien à Coluche », annonce-t-il. Derrière lui, des milliers de charcutiers et de bouchers jubilent.

Aux antipodes, les philosophes révolutionnaires Gilles Deleuze et Félix Guattari lancent un appel avec des dizaines d’intellectuels : « Il faut soutenir Coluche, il est le point de rencontre de multiples courants de pensée. » Félix Guattari s’explique : « Dans ce que j’appelle la révolution moléculaire, les luttes de désir, comme on voudra, les gens ne se séparent pas forcément en droite et gauche. Les chauffeurs de taxi, le bistrot sont pour Coluche ? Le degré zéro du politique n’est pas forcément stupide. Il révèle quelque chose. Déjà, du temps de la Gauche prolétarienne, au début des années soixante-dix, les petits commerçants et les révolutionnaires s’étaient retrouvés. Coluche est un homme de média, un professionnel. A côté de lui, Marchais et Mitterrand sont des amateurs. Ce mouvement un peu populiste, il vaut mieux le voir à gauche qu’à droite. Autrement, c’est le fascisme. Aider Coluche, c’est ce qu’on peut faire de moins con. »

Guattari et Nicoud derrière Coluche : la réconciliation du hash et du beaujolais. A un dîner en ville, dans le nouveau quartier chic de Beaubourg, la semaine dernière, on causait.
« Depuis la mort des gauchismes, il n’y avait plus personne pour dire non. Pour montrer ce que le décor politique cherche à cacher. Coluche, c’est celui qui continue à dénoncer tout sans s’essouffler.
– Il y a le parti communiste tout de même.
– Personne n’y croit. Quand Coluche décrit la police, on sait qu’il est vraiment contre eux. Quand Marchais le fait, qui peut le croire ?
– On ne va pas faire d’un chansonnier obscène le guide qui nous conduit vers les lendemains qui chantent ?
– On sait maintenant qu’il n’y aura jamais de lendemains qui chantent. La seule chose qu’on demande, c’est qu’on ne nous ennuie pas trop. Et surtout qu’on ne se fiche pas de notre gueule. Les élections présidentielles, c’est une farce, puisque Giscard est élu d’avance. Une campagne, des « Cartes sur table », des « Club de la presse », des sondages chaque semaine : tout du cirque. Coluche arrive et, par sa seule présence, il révèle que c’est vraiment une farce. C’est ça, l’idée sérieuse qui se cache sous sa candidature. Ce n’est pas par hasard si tant d’intellectuels le soutiennent sans hésiter.
– Il n’y a pas que les intellectuels, il y a aussi la banlieue et les petits commerçants.
– Pour une fois qu’ils se retrouvent dans un même mouvement subversif on ne va pas en pleurer. »

Coluche lui-même prend son action politique moins au sérieux. « Pourquoi un comédien n’aurait pas le droit de se mettre aussi dans la politique. Reagan, c’était un comédien. Le pape aussi. Madame Mao aussi. »

Quel sera le thème principal de sa campagne ? « J’ai une idée et une seule : ils nous font chier. Il est temps qu’ils nous lâchent la cerise. Chaque fois que je le dis, tout le monde est d’accord.
– Pas très nouvelle, votre idée.
– Non, mais elle est urgente.
– Et si vous avez droit à la télé, qu’est-ce vous allez dire ?
– Ce qu’on leur a jamais dit. J’aurai droit à deux heures de télé en tranches d’un quart d’heure. Pour eux, ça va être un sale quart d’heure.
– Vous croyez que dans le genre rigolo vous ferez mieux que Marchais ?
– Va falloir qu’il se lève de bonne heure… »

Instructions aux préfets

Il faudra d’abord à Coluche les fatidiques cinq cents signatures d’élus. Les 41 433 grands électeurs sont les hommes les plus courtisés de France. Le maire de La Balme (400 habitants) a déjà été alpagué par Arlette Laguiller et par Pascal Gauchon (extrême droite). Il a refusé : « Evidemment, ils sont trop marqués. » Mais, pour Coluche, c’est autre chose. Il va réfléchir. Même sentiment à Saint-Mamert. Lui aussi est harcelé, il les a tous envoyés se faire voir. Mais Coluche ? C’est amusant. Il va réfléchir. « Rappelez-moi. » Sur douze maires sondés par moi, tous déjà démarchés, aucun n’a dit non à Coluche.

A l’Elysée, on pense qu’il n’a pas une chance de passer la barre des cinq cents. « Les maires auront peur de se ridiculiser. » Après avoir trouvé Coluche « politiquement payant pour le président », les conseillers ont pris peur. Et si, par le hasard du tirage au sort, ce clown venait à parler à la télé, juste après Giscard, Il dirait : « Qu’est-ce qu’il vous a dit, ce pourri ? Qu’il va arrêter l’inflation. Et vous le croyez encore bien sûr ! Et les diamants, il a oublié de vous en parler, je parie. Pourtant il doit bien, bon Dieu, les avoir mis quelque part. Il les a quand même pas perdus… » Catastrophe. Du coup, il paraît que des instructions aux préfets vont bientôt partir : pas un maire pour Coluche.

Sauf forte pression préfectorale, un expert en publicité politique pense qu’il n’aura aucun mal à se rallier cinq cents signocrates. A ce moment-là, les instituts de sondage le prendront en compte dans les enquêtes sur les intentions de vote. « On ne peut pas le faire avant, explique Jérôme Jaffré, directeur des Etudes politiques à la Sofres. Le sondage risque de le gonfler artificiellement. Aujourd’hui, il pourrait obtenir 10 % mais les interrogés choisiraient peut-être Coluche par plaisanterie. Pourtant, les thèmes anti-parti, anti-politique correspondent à quelque chose dans l’opinion. En clair, on est emmerdé. »

Alors ? Coluche président ? En tout cas, non. Il ne se présentera pas au second tour, « même si j’arrive après Giscard ». Son premier meeting : probablement à Montpellier, mercredi prochain. Devinette : quel homme politique réunirait plus de monde que lui le même jour, dans la même ville ?

Il le dit lui-même : la France est devenue « un pays où l’on se fait chier ». Pour divertir son mal du siècle, elle se précipite sur n’importe quoi, même sur Coluche. Et si, la prochaine fois, c’était quelqu’un d’autre ?

GUY SITBON

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