Le 19 novembre 1964 paraissait le premier numéro du « Nouvel Observateur ». Notre hebdomadaire fête donc ses 60 ans cet automne. L’occasion de lire ou de relire 60 de ses articles les plus remarqués, un par année d’existence. Aujourd’hui, le témoignage de l’écrivain Jean-Paul Aron, recueilli par la journaliste Elisabeth Schemla et publié le 30 octobre 1987. Malade du sida, le chercheur a « choisi de parler. De tout dire. De sa maladie, de son angoisse, de son homosexualité » ; à l’époque, cette prise de parole d’une personnalité sur le sujet constitue une première en France. Jean-Paul Aron meurt l’été suivant, le 20 août 1988, à Paris ; « le Nouvel Observateur » salue alors à sa une « le courage d’un dandy »
Mon sida
Par Jean-Paul Aron
Ecrivain, professeur, Jean-Paul Aron est notre collaborateur et notre ami. Il y a trois mois, il a failli mourir. Les médecins ont diagnostiqué une pneumocystose dont l’origine ne laissait pas de place au doute : séropositif depuis janvier 1986, il venait de passer au stade du sida. Rentré chez lui depuis quinze jours, il sait tout de la précarité de son rétablissement. Cet intellectuel connu, ce chercheur à la fois austère et parisien, qui vit désormais sous la menace, aurait pu, comme tant d’autres, se murer dans le silence. Il a choisi de parler. De tout dire. De sa maladie, de son angoisse, de son homosexualité, de ses relations avec ses amis, avec sa famille, avec les maîtres à penser, avec le corps médical. Voici son témoignage. Il est le fruit de dix heures d’entretien avec Elisabeth Schemla. Nous connaissions le talent de Jean-Paul Aron. Nous saluons son courage.
Très amaigri, sans que la silhouette ait perdu de son élégance un peu voûtée, régulièrement interrompu par une toux sèche ou un bâillement de fatigue impuissants à perturber le cours implacable d’un propos maîtrisé, Jean-Paul Aron parle, dépouillé de toute préciosité. Qu’il se penche en avant pour mieux soutenir un dialogue qu’il n’entretient en réalité qu’avec lui-même, ou qu’il repose un moment sa tête sur le dossier du fauteuil de cuir clair, son regard d’urgence ne lâche pas une seconde le regard qui lui fait face, comme s’il était à l’affût du reflet enfin fidèle de son être. A côté de lui, sur une petite table, un flacon d’AZT – le médicament américain avec lequel quelques médecins traitent certains malades –, un réveil noir qui en plein milieu d’après-midi sonne l’heure des comprimés, et un paquet de bonbons, douceur contre l’amertume. Il lui faut d’abord répondre à cette interrogation première : pourquoi a-t-il voulu ce témoignage, accepté cette démarche jusqu’au bout ?
Il se passe en moi depuis quatre ou cinq semaines des choses extraordinaires. La pneumocystose (1) qui m’a terrassé à la fin du mois de juillet et dont je suis revenu a changé d’un coup mon attitude, ma vision du monde… Soudainement, une certaine façon de tourner autour du pot, le silence en somme, s’est mise à me gêner. Je suis entré en réanimation à l’hôpital Claude-Bernard alors qu’une heure auparavant j’étais certes très mal mais lucide. Quand je suis sorti du centre de réanimation, je n’ai pas eu immédiatement la conscience très claire d’avoir frôlé la mort. C’est plus tard que j’ai ressenti la fragilité de cette frontière, d’autant plus marquée qu’il n’y avait eu entre l’un et l’autre état ni douleur ni durée. Je ne suis pas près d’oublier cette leçon.
Il y a trois mois encore, quand mes proches me demandaient s’ils pouvaient dire à Untel que j’étais séropositif, je répondais que ça n’était pas utile. Je n’aurais pour rien au monde parlé publiquement comme je le fais aujourd’hui de mon homosexualité. Il a fallu la maladie pour susciter la spontanéité très récente de mon discours. La mutation vient-elle du sentiment de la mort, de la fatalité de ma mort ? Autour de moi, mes amis s’insurgent contre mon pessimisme. Mais moi, je me sais atteint d’une maladie encore incurable, même si des médicaments comme l’AZT ont des effets bénéfiques encore inimaginables il y a deux ans. Par conséquent, je ne vois pas pourquoi je continuerais à me dissimuler. Notre rencontre et la mise au point de ce texte, au fond, me permettent d’avancer sur la voie d’une partielle libération de moi-même.
Sans doute à cause de la relation élective que j’ai toujours eue avec le dandysme. Je n’ai jamais écrit sur lui mais j’en ai toujours parlé. Même en cet instant, il est indissociable de mon être. Le dandysme, ce n’est ni l’affectation, ni la coquetterie, ni la mode. C’est tout le contraire. C’est la différence absolue. La singularité, à la limite si radicale qu’il est impossible de pratiquer réellement le dandysme sinon par le suprême refus que signifie la mort.
[En 1981 sont apparues, venant d’Amérique, les premières informations sur le sida. Jean-Paul Aron a connu sa séropositivité en janvier 1986. Pendant quatre ans d’insouciance apparente, cet intellectuel s’est surtout livré à l’observation d’un phénomène unique : pour la première fois dans l’histoire, malades et chercheurs ont dû s’en remettre à la presse pour apprendre ou diffuser, presque en temps réel, l’information. Par là même, les médias ont été et demeurent le miroir des erreurs et des tâtonnements incessants, le réceptacle de contradictions et des évolutions inévitables, faisant naître chez les malades, successivement, des espoirs et des désespoirs aussi extrêmes que le mystère scientifique.]
Je me souviens… C’est à la veille de l’été 1981 que j’ai appris en lisant la presse, « France-Soir » peut-être, qu’on avait découvert une étrange maladie qui semblait s’attaquer seulement aux homosexuels. J’ai été aussitôt concerné, mais pour laisser libre cours à mon agacement. Agacement contre une effusion journalistique qui n’en était qu’à son début et qui allait prendre des proportions gigantesques ; agacement contre les médecins. En 1982, j’avais donné une interview à un journal homosexuel et j’avais parlé, avec ce qui m’apparaît aujourd’hui comme une certaine désinvolture, du rôle de ces derniers. Je continue pourtant à penser – malgré ma maladie, la qualité exceptionnelle du docteur Willy Rozenbaum qui me soigne, le zèle et l’efficacité de certains thérapeutes – que les médecins se sont pris au jeu du sida, qu’ils se sont précipités sur ce créneau pour réanimer leur pouvoir symbolique, cette aura qui ne se définit ni par l’argent ni par la capacité technicienne. Aura qui a été banalisée par la Sécurité sociale, la vulgarisation du savoir médical, la spécialisation à outrance, destructrice de l’ancienne médecine générale. Comme chaque fois qu’apparaît une maladie qui ne ressortit pas des pathologies instituées, les médecins se sont montrés avides de récupérer ce qu’ils ont perdu et à quoi ils ne se sont jamais résignés.

Moi qui ai toujours dénoncé et l’apparence et la parole, je suis beaucoup plus sévère encore à l’égard des médias. Oh, je sais ! Il a fallu qu’ils relaient les pouvoirs publics défaillants et qui le demeurent malgré un tintamarre officiel et les déclarations incessantes de Mme Barzach [Michèle Barzach, ministre déléguée à la Santé et à la Famille, NDLR]. L’hôpital Claude-Bernard, l’un des centres les plus importants de traitement du sida, doit être démoli dans les années à venir. Il est vétuste, on pourrait donc s’en réjouir. Mais par quoi sera-t-il remplacé ? L’Assistance publique, en pleine épidémie du sida, envisage de réduire les 210 lits actuels à 70 ! Ainsi les médias ont-ils été naturellement conduits à assumer seuls la prévention. Je conviens que ce n’est pas négligeable, mais dès le premier instant, par son exhibitionnisme, la presse a fait infiniment plus de mal que de bien. Elle n’a jamais été innocente. Que s’est-il passé ? Elle a tout de suite insisté sur les victimes homosexuelles, à l’époque fort peu nombreuses pourtant, en racontant avec une ampleur sans précédent et des mots sciemment choisis – souvenez-vous : groupe à risque, multiplicité des partenaires, débordements… – une maladie alors très circonscrite. La puissance médiatique a remis en question, dans le non-dit collectif, l’homosexualité relativement tolérée après tant de siècles de proscription. Dès lors, l’apparition du virus chez les transfusés, les drogués, son extension planétaire aux hétérosexuels « sains » ne pouvaient plus rien y changer : le sida reste en Occident la maladie des homosexuels malgré la découverte de l’épidémie en Afrique noire, autre preuve de malédiction. La presse a eu une action significative et exorbitante parce qu’elle s’est substituée à toute autre forme de savoir. Autour du sida, le rôle instaurateur de l’information restera un des enseignements les plus extraordinaires de l’histoire contemporaine.
Par ailleurs, en rapportant au jour le jour les tâtonnements des chercheurs et des médecins, les médias ont démontré que les uns et les autres ne savent et ne peuvent rien. Beaucoup de bruit pour une absence alors que l’enjeu – l’évolution d’une société vers plus de permissivité – était considérable. Tout s’est passé comme si le surcroît de parole médiatique devait compenser l’incapacité d’agir biologiquement, médicalement, devait conjurer l’ignorance et l’impuissance. Devant ce constat, fort logiquement, l’accent a été mis sur l’aspect occulte, honteux, diabolique du sida. L’homosexualité est redevenue une infamie dont la mort est la rétribution normale. Pour s’être montrée trop libérale à ses propres yeux, la société étouffe sous une responsabilité collective, à la mesure de laquelle on peut évaluer la culpabilité individuelle.
Jean-Paul Aron
Agrégé de philosophie, licencié es sciences, directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes, en Sciences sociales à Paris, Jean-Paul Aron est âgé de 62 ans. Il est l’auteur d’un roman, « la Retenue » (Grasset), et de pièces de théâtre. Mais sa renommée lui vient surtout de ses essais :
- « Epistémologie bisonique » (Bourgois)
- « Anthropologie du conscrit français » (avec Le Roy Ladurie) (Mouton)
- « Le Mangeur du XIXe siècle » (Laffont)
- « Le Pénis et la démoralisation de l’Occident » (avec Roger Kempf) (Grasset)
- « Les Modernes » (Gallimard)
[Tandis qu’Aron sociologue analysait avec acuité cette maladie de la fin du siècle, Jean-Paul homosexuel se refusait à modifier son mode de vie, malgré les risques encourus. Dichotomie exemplaire de la personnalité. D’un côté une peur sourde, très enfouie, taraudait probablement Jean-Paul Aron. Mais cette même société dont il observait les modifications de comportement face au sida entrait parallèlement dans l’ère de la gauche qu’il a vécue comme celle de l’audace personnelle.]
Mythiquement, magiquement, je me croyais à l’abri. L’atmosphère de liberté qui régnait – les valeurs du politique coïncidant enfin avec l’état des mœurs – m’a soulagé ! C’est à cette époque, vers 1982-1983, que je me suis montré dans des manifestations d’homosexuels pour défendre leurs droits et leurs libertés. Je savais qu’on prendrait des photos de moi : j’acceptais cet aveu implicite. L’ambiance libérale, créée par la gauche, m’a aussi amené à fréquenter, quoique avec modération, des lieux où j’hésitais à me rendre jusqu’alors – cinémas gay par exemple. Je me rappelle que Roger Kempf, avec qui j’ai eu, depuis 1947 et pendant trente ans, une relation exemplaire fondamentale et aujourd’hui cassée, m’a téléphoné un jour de 1983 et mis en garde : « Fais attention au sida ! Fais très attention ! » Ça m’a paru absurde. Je lui ai répondu : « Ecoute, je fais si peu de chose ! » Mais ce propos, unique, que nous avons échangé sur la maladie, sa parole prémonitoire, m’a énervé au plus haut point, et durablement. Vous voyez, j’y pense toujours…
Je ne pouvais pas accepter son conseil car avec « le Pénis et la démoralisation de l’Occident » paru en 1978, livre que nous avons écrit ensemble, Kempf et moi, j’avais entamé un processus de libération dont le titre de l’ouvrage témoignait. Même si je ne m’y dévoilais pas et si le thème de l’homosexualité restait périphérique, il n’en était pas moins bien présent. Je ne voulais pas admettre que j’étais menacé par le sida et que je menaçais les autres. Je reconnais qu’il a fallu un certain temps pour que je prenne des précautions dans l’acte sexuel. Je n’ai accepté de subir le test de dépistage qu’au moment de la première alerte. Et aujourd’hui, puisque j’ai décidé de tenir un langage de vérité, j’avoue que je n’éprouve pas de remords rétrospectif à l’idée que j’aie pu contaminer avant de savoir que j’étais porteur du virus.

Jean-Paul Aron chez lui, en octobre 1987. LUC PÉRENOM/« LE NOUVEL OBSERVATEUR »
[Un peu avant Noël, en 1985, Jean-Paul Aron se sent fatigué. « Pas dans mon assiette. » Brusquement, il n’a plus faim. L’anorexie l’inquiète, car il sait tout du sida, bien sûr. Il en parle à son frère, médecin réputé…]
A ma demande, il m’a soumis au test Elisa. A cause de sa position, il a été tenu au courant très vite par le laboratoire et il m’a appris lui-même par téléphone ma séropositivité. Ça a été une révélation…, le cataclysme… Puis j’ai reçu un compte rendu sec et précis de mes analyses de sang. En regard de la rubrique LAV était écrit : « Positif ». Pas une lettre d’accompagnement. Rien. Rien que ce « positif » avec lequel il faut se débrouiller. Et encore avais-je été prévenu !
[A ce moment, non sans gêne, Jean-Paul Aron estime qu’il se doit de parler des relations ambiguës qu’il a entretenues avec son frère. Elles sont exemplaires des désordres psychologiques que le sida peut provoquer dans une famille.]
Le regard que je jette sur mon frère – que j’aime – et sur moi-même durant cette période qui va de janvier 1986 à juillet 1987 met en lumière des comportements étranges de part et d’autre. Dès ma petite enfance, j’ai subi et accepté la volonté de puissance de cet aîné qui a dix ans de plus que moi. Devant lui, j’éprouvais des sentiments de culpabilité. Dès qu’il m’a su malade, il m’a considéré comme sa propriété pathologique. L’honnêteté m’oblige à reconnaître que je m’étais toujours complu dans cette dépendance. Dans le contexte du sida, elle s’est aggravée. Je pouvais appeler mon frère à toute heure du jour ou de la nuit, l’interroger sans cesse et me satisfaire de ses réponses. Cette soumission avait l’avantage de la commodité. Elle m’arrangeait. Comme je cherchais à m’arranger de tout. Depuis que je me savais séropositif, je me pesais tous les jours. J’étais très attentif à la moindre démangeaison, au moindre dérangement intestinal. Tout dans mon comportement indiquait que je me sentais menacé. Mais en même temps, je m’affirmais à moi-même que les symptômes extrêmement graves qui se manifestaient ne relevaient pas du sida. Je vivais dans l’aveuglement, dans la peur de m’avouer la vérité. Deux jours avant d’entrer à Claude-Bernard, je me suis fait faire une prise de sang. J’ai dit à l’infirmière de mettre des gants parce que j’étais séropositif. Mais j’ai ajouté que les troubles intestinaux dont je souffrais depuis plus d’une semaine relevaient sans doute d’une salmonellose et, en aucun cas, du sida !
Cependant, d’un coup, au mois de mars dernier, je me suis mis à perdre 3 kilos. J’ai dû sentir qu’il ne fallait plus tricher et sortir de ces accommodements. J’ai consciemment profité d’une absence de mon frère en avril pour aller consulter le docteur Rozenbaum. Quand mon frère l’a appris, il a semblé un instant libéré d’un poids, sans le dire. J’ai pourtant continué incessamment à le consulter. C’est l’époque où il a diagnostiqué une candidose buccale, signe inquiétant de dépression immunitaire, qu’il a d’ailleurs soignée avec succès. En fait, mon histoire manifeste une vérité générale : il ne faut pas être traité par un parent, surtout si proche, et particulièrement quand il s’agit de maladie d’origine sexuelle. Le regard du médecin est hypothéqué par trop de tensions inavouées, de problèmes irrésolus. Et l’attitude du patient est réciproquement suspecte d’immaturité, voire de masochisme.
[Le 26 juillet 1987, c’est donc l’hôpital, et la mort fréquentée de près. En sortant de Claude-Bernard, Jean-Paul Aron se rend seul à la montagne, à Combloux. Puis de retour à Paris, il est hébergé chez sa nièce. Il ne reprend possession de son nouvel appartement, dans lequel il avait emménagé quelques jours avant la pneumocystose, que le 12 octobre. Deux mois et demi essentiels qui l’ont conduit au cœur de cet entretien.]
De la confrontation si vivante avec la mort, peu à peu, est née une forme de sérénité. Dans la quotidienneté d’abord. Je n’ai jamais pris de tranquillisants, mais dans les derniers mois je dormais mal. Aujourd’hui, je redors convenablement. Alors que j’épiais l’aiguille de ma balance, je me suis juré d’attendre les visites médicales pour me peser : je tiens ma promesse, contrairement, semble-t-il, à beaucoup de malades dans ma situation. A Combloux, davantage à la façon de mes compagnons d’infortune et de solitude, malgré tous les coups de fil que je recevais, j’ai passé mon temps la main sur le téléphone : j’ai eu une note de 2 300 francs pour dix-sept jours. Je me suis beaucoup, beaucoup calmé. La télévision, si importante pour les malades de ma sorte ? J’ai toujours été un télévore. Je remarque seulement que pour peu que le programme soit intéressant je suis pris intégralement. Alors la nourriture, oui… Bien que j’aie écrit en 1973 « le Mangeur du XIXe siècle », je suis plutôt un frugal gourmet. Je m’emploie à me nourrir bien que souffrant toujours d’anorexie, parce que je sais que c’est capital. Je note simplement que lorsqu’on veut m’entretenir de ce livre, me faire écrire sur ce sujet, dorénavant ça m’emmerde. Quant aux vêtements, je continue à porter mes vestes, mais plutôt que de faire reprendre mes pantalons devenus trop larges, je m’en suis acheté d’autres. Ça me permettra de remettre les premiers quand j’aurai regrossi… Et puis, il y a la chasteté. Dès que j’ai découvert ma séropositivité, je m’y suis immédiatement voué, totalement et sans souffrance particulière. Car si j’ai eu de grandes amours, des désirs intenses, je n’ai pas très bien réussi dans la vie, ni l’amour, ni le désir.
Je crois cependant que j’ai réussi l’amitié, si j’en juge par les signes incomparables de dévouement, de gentillesse de mes proches, ma nièce et son mari, un jeune couple, Paul et Josiane, que j’adore, Gérard et Sylvie, Dico et Marie-Laure, et tant d’autres. Quand les gens prennent sur leur temps pour vous le consacrer, alors vous pouvez avoir confiance en leurs sentiments.
[Tout à coup, le visage d’Aron se creuse. Il s’interrompt un moment…]
Vous savez, en ce qui concerne ma contamination, j’ai un soupçon très marqué pour un Américain que j’ai rencontré à Florence en décembre 1981. Car après, j’ai eu si peu de relations sexuelles ! Eh bien, je le verrais là, à votre place, dans ce fauteuil, je serais sympathique avec lui. Je suis sans colère. Je me dis souvent que j’ai eu beaucoup de malchance, compte tenu de la vie que j’ai menée. Je n’ai jamais cru, je ne crois pas, je ne croirai jamais en Dieu. Cette notion même m’est étrangère. En toute franchise, je suis incapable de vous avouer que j’éprouve le sida comme un châtiment. Ça me paraît scandaleux, simplement, cette guigne affreuse…
[Comment, confronté à une maladie tragique, cet homme pourrait-il conserver l’humour incisif, assassin parfois, qui a fait – outre l’œuvre – sa réputation ? Force est de constater que Jean-Paul Aron n’a plus l’âme à ce qui était un accommodement, entre autres, avec la vie.]
On m’a dit méchant à cause de mon humour. Si c’était vrai, aurais-je la rétribution amicale que je reçois depuis cet été ? L’humour, pour s’exercer à plein rendement, suppose la vie dans la mort. C’est une de ses vertus, une de ses significations premières. Mais l’humour est aussi tragique : il remet le monde en doute en tant que tel, il remet en cause la légitimité du monde. Ce n’est pas un jeu, une facétie comme l’ironie qui prend le monde pour ce qu’il est. L’humour m’a soulagé, vengé du monde. Mais il ne doit pas épargner celui qui l’exerce. Il suppose donc aussi une contestation de soi-même. Pas la haine de soi, trop excessive. Il faut qu’il s’accroche par quelque chose au monde pour s’épanouir.
Aujourd’hui si je n’ai plus d’humour, en tout cas si j’en ai moins, c’est sans doute que j’accepte mieux l’inexorabilité, la réalité du monde et ma propre légitimité. C’est aussi que l’humour exige dans son élaboration une mise à distance de soi-même. Or la maladie, l’obsession de la maigreur, pour l’humour ce n’est pas l’idéal. Le sida me fait revenir à moi-même de façon tragique et inattendue. Alors j’ai la nostalgie de l’humour.
[La non-reconnaissance de soi-même a concerné l’homme et l’œuvre. Le sida n’a rien appris là-dessus à Jean-Paul Aron. Mais il l’a convaincu d’en parler publiquement. Sur le si long chemin de sa propre reconquête la maladie lui a fait comprendre que le silence – silence qu’ont choisi désespérément des victimes célèbres du sida – était un empêchement à la vérité.]
Ma vérité, c’est que je suis un faisceau de culpabilités dans lequel l’homosexualité pèse lourdement mais pas uniquement. Si je n’avais pas trouvé en moi, et encore pas facilement, la conviction que je m’affirmerais par une œuvre, je n’aurais pas tenu le coup psychiquement. J’ai 62 ans. Jusqu’à 47 ans, cette culpabilité m’a concerné jusque dans le domaine où je pensais pouvoir m’imposer, en marge de toutes les idéologies dominantes, en marge des orthodoxies, des dogmatismes. Je me sentais si coupable que j’avais la conviction de tromper les gens, de les abuser avec ma pensée. Je vous ai raconté mes complexes à l’égard de mon frère aîné. Mais il y a eu aussi Raymond Aron, mon cousin, le génie, le personnage exceptionnel de la lignée. C’est ce que j’en entendais dire dans ma famille quand j’avais 12-13 ans. Je l’ai connu à Paris vers 1948. Mes convictions n’étaient pas les siennes. Il ne représentait pas le type d’excellence que j’ai toujours privilégié : l’imagination hors de toutes les catégorisations. Mais j’ai été terrorisé par cet homme. Quand j’ai écrit mon premier roman, il a été furieux, et longtemps : j’avais failli à la rigueur de l’esprit ! Et puis, il y a quinze ans, j’ai fait une psychanalyse. Cela m’a beaucoup aidé. Moins peut-être que le sida aujourd’hui.
J’ai commencé à écrire des ouvrages d’épistémologie et de sociologie qui m’ont fait progressivement reconnaître et m’ont un peu émancipé. Jusqu’à cet ouvrage, « les Modernes », dont je relisais les épreuves quand Michel Foucault est mort. Dans mon livre, en quelques pages, je le démolissais. Foucault était l’homme du langage, du savoir et de la vérité, point du vécu et du sens. Il était aussi homosexuel. Il en avait honte, tout en le vivant parfois de façon insensée. Son silence devant la maladie m’a indisposé parce que c’était un silence de honte, pas un silence d’intellectuel. C’était tellement contraire à tout ce qu’il avait défendu ! Ça m’a paru ridicule ! Foucault avait été mon condisciple et un ami proche quand nous avions 25 ans, et son œuvre l’a porté au pinacle. Il était un maître à penser presque absolu de l’après-guerre parce qu’il s’inscrivait royalement dans le système intellectuel dominant auquel je n’appartenais pas. Aujourd’hui, je me sens suffisamment serein et réconcilié avec moi-même pour dire les choses telles qu’elles sont : je me suis attaqué à lui par allergie philosophique, mais aussi pour une autre raison, à moitié illégitime : j’étais jaloux de sa gloire.
[Le téléphone interrompt Jean-Paul Aron. Il se dirige lentement vers son bureau. Il écoute et répète : « Les globules rouges ont un peu baissé… 3 090 000 hématies… Ah, ce n’est pas bon, la vitesse de sédimentation… » Ses traits se sont tirés lorsqu’il raccroche. Il revient s’asseoir : « C’est certainement lié à un phénomène fébrile dont je ne me suis pas aperçu. » Et il enchaîne, exigeant, avide d’une transparence salutaire.]
Je suis, je crois, resté fidèle aux perspectives des « Modernes » : le vécu et le sens contre la théorie et les structures. Voilà ce que je lègue puisque je n’ai pas d’enfant. Je n’ai jamais ressenti cette absence-là comme un drame. J’ai eu des moments de nostalgie, j’ai pu me dire que c’était dommage de ne pas avoir d’héritier, mais la pneumocystose n’a rien changé. Il faut dire que je me suis toujours senti très différent des autres homosexuels. Mes rapports à la religion, à Dieu, à la famille (capitale et problématique), au mariage, aux enfants, à la sociabilité marginale ne ressemblent guère à ce que je peux observer dans la société homosexuelle que je fréquente d’ailleurs fort peu. C’était sans doute folie, peut-être inauthenticité, mais je ne me suis jamais senti homosexuel. La maladie seule m’oblige à convenir que j’appartiens existentiellement et socialement à cette catégorie. J’ai nié ma spécificité, non pas parce que j’en avais honte mais parce que je n’avais pas le désir d’« en » être. Il y avait en moi une frilosité à faire partie de cette communauté parce que j’en avais pas la vocation.
J’ajoute que mes réactions vis-à-vis du sida jusqu’à ces dernières semaines, et ma gêne à me reconnaître tel que je suis, prouvent que j’ai été moi-même victime du cliché, du fantasme collectif face à une maladie innommable. Innommable, voilà le mot clé. Avez-vous remarqué qu’on parle de cancéreux, de syphilitiques, de tuberculeux, mais que nous, nous ne sommes appelés que « malades du sida » ? M. Le Pen a profité du vide suscité par l’immense coefficient d’exclusion pour inventer son malveillant « sidaïque ». Tout cela n’est pas une nouveauté absolue dans l’histoire des relations de l’homme occidental avec la maladie. Le mari accompagnait dans le temps sa jeune épousée tuberculeuse sur la Côte d’Azur où elle allait « finir », pour la dérober au scandale. Car la phtisie était inavouable, marque d’une fatalité héréditaire et, par conséquent, du mal. La syphilis a déchaîné la même irrationalité. Jusqu’au cancer qui a longtemps été étouffé sous une chape de silence, bien qu’il ne soit pas lié au sexe. Je suis étonné que des épistémologues, des médecins ne se soient pas davantage penchés sur cette énigme : pourquoi la honte du cancer ? Quelque part, dans la sensibilité collective, le cancer exprime une culpabilité, mais de quoi ? La mort serait une rançon : mais laquelle ? En supplément de la honte, le sida provoque une réaction particulière : la peur. Jusqu’à la stupidité. On observe une hantise des contagions. On redoute les contacts, les baisers parfaitement inoffensifs.
Avec le sida, cette relation maladie-opprobre a pris une nouvelle et terrible dimension. Certes, si la société en un siècle n’avait pas considérablement évolué, je n’aurais pas pu écrire « le Pénis et la démoralisation de l’Occident », je n’aurais pas laissé savoir les pratiques et les mœurs qui sont les miennes. Mais les préjugés sont largement tenaces. L’homosexualité est une forme de déviation, de marginalité que le corps social peut supporter sans l’avaliser jusqu’au bout. Le sida réintroduit la condamnation. Les plus marqués sont bien entendu les homosexuels eux-mêmes, qui, malgré les sex-shops, les cinés pornos homos, le déferlement médiatique, sont restés à ce point frappés par l’opprobre que notre présence à tous les deux ici en est la preuve.
Bien sûr, cette malédiction est d’autant plus difficile à vivre que l’on est plus seul, plus pauvre, plus anonyme. La classe sociale, le milieu professionnel, les moyens matériels changent beaucoup le vécu du sida. Aussi, je comprends volontiers que certains veuillent rester anonymes, depuis le test jusqu’à la maladie. Mais je comprends moins les pudeurs, les hontes des gens qui n’ont pas grand-chose à craindre. Beaucoup de ceux-ci vous diront qu’ils ne veulent pas faire de peine à leurs parents, leur révéler brutalement et leur mode de vie et leur malheur. C’est leur droit absolu et je le respecte. Pour ma part, je ne crois pas que je serai jamais rasséréné. L’homosexualité n’est pas seulement liée à des contacts physiques ou sentimentaux. Elle commande toute la structure de l’existence. Personne ne peut prétendre vivre la marginalité dans le bonheur. On peut simplement parfois en éprouver une jouissance, je pense l’avoir quelquefois ressentie. Et puis, au bout du compte, voyez-vous, tous ces aveux me procurent un immense soulagement. C’est important en ce moment précis où je devine une relation de distance, peut-être provisoire et superficielle, avec mon œuvre. Je pense à ma mère qui connaissait mes mœurs. Elle est morte. Si elle devait lire ce texte aujourd’hui dans votre journal, je vous affirme que je n’y changerais pas un mot.
Propos recueillis par ELISABETH SCHEMLA
(1) Infection pulmonaire due à un parasite qui affecte les sujets en état d’immunodépression.